Middle East Watch
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juin 2016


Considérations sur le malheur arabe - Extraits

ACTES SUD - Sindbad

novembre 2004, par Samir Kassir


Est-il besoin de décrire le malheur arabe ? …

Le malheur arabe a ceci de particulier qu’il est ressenti par ceux qu’ailleurs on dirait épargnés. Et que, davantage que dans les chiffres, il tient dans les perceptions et les sentiments. A commencer par celui, largement répandu et profondément ancré, que l’avenir est obstrué. …
L’impuissance, incontestablement, est l’emblème du malheur arabe aujourd’hui. Impuissance à agir pour affirmer votre volonté d’être, ne serait-ce que comme une possibilité, face à l’Autre qui vous nie, vous méprise et, maintenant, de nouveau vous domine. Impuissance à faire taire le sentiment que vous n’êtes plus que quantité négligeable sur l’échiquier planétaire, quand la partie se joue chez vous ; un sentiment, il est vrai irrépressible depuis que la guerre d’Irak a ramené l’occupation étrangère en terre arabe. … Nul doute non plus que la pratique américaine, bien peu démocratique en l’occurrence, a élargi les rangs de ceux qui privilégient la lutte contre la domination étrangère par rapport au combat pour la démocratie. … A chaque nouvel épisode de la question de Palestine, l’impuissance est là, et d’autant plus déstabilisante que même l’expert le mieux prévenu du rapport de forces effectif ne peut manquer de la mesurer au différentiel démographique entre Israéliens et Arabes. …

Débarrassé de la dissuasion égyptienne par la paix de Sadate, assuré de pouvoir compter sur le soutien indéfectible de la puissance américaine, confiant dans l’impunité morale que lui garantit la mauvaise conscience européenne et adossé à un arsenal nucléaire acquis grâce à une grande puissance occidentale – la France - et qui ne cesse de grandir dans le silence des nations, Israël peut littéralement faire ce qu’il veut et que lui inspirent les fantasmes de domination de ses dirigeants. …

A ce stade d’incapacité, si explicable qu’elle puisse être, ni le sentiment du bon droit, même conforté par le droit international, ni les solidarités qui s’expriment ici et là par le monde ne compensent la frustration. …
Malgré la fatalité, il y a au moins deux peuples, les Palestiniens et les Libanais, qui ont choisi de résister. La résistance libanaise peut même se targuer de l’un des rares succès arabes dans la longue histoire du conflit. …

L’impuissance, c’est vrai, n’est pas source de désespoir pour tous les Arabes. Il est une faction agissante et, en apparence, grandissante qui trouve dans l’abîme une source de jubilation et la légitimation d’une violence apocalyptique ou, dans le meilleur des cas, samsonienne. Nulle angoisse, en effet, chez les tenants de l’islamisme radical. Même la dénonciation de la « croisade » occidentale a chez eux une valeur de confirmation d’une supériorité de la victime à laquelle il est juste demandé de s’assumer comme victime et de gagner par là le paradis.
Ce tropisme religieux est bien lui-même l’un des signes du malheur arabe. … Car si l’islamisme n’est pas – ou n’est plus – un agent de l’étranger, c’est à l’étranger qu’il donne raison. Justifiant le clash des civilisations, l’assumant même, il est ce qui donne aux partisans de la croisade l’occasion de se croiser et à l’Occident d’employer tous les moyens que lui permet sa capacité technologique pour maintenir sa suprématie sur les Arabes. Et perpétuer leur impuissance. …

L’autre tare du monde arabe, outre l’impuissance dans les relations internationales, est le déficit démocratique. … Nulle part la citoyenneté n’a acquis assez d’immunité pour impulser une mutation démocratique. On se méprendrait toutefois en imputant la crise de la citoyenneté à une prédisposition culturelle alors qu’elle est d’abord l’effet d’une autre crise, celle qui frappe l’Etat.

La crise de l’Etat se retrouve, sous une forme ou une autre, dans presque tous les pays. Le premier symptôme, et peut-être le plus grave, est la tendance récurrente à la remise en cause de l’unité interne des Etats. …

Tout aussi alarmant quoique moins criant, un deuxième symptôme de la crise de l’Etat consiste dans le peu de crédit que la population accorde aux institutions. …

Dans les pays qui, à un moment ou à un autre, ont pris une orientation « socialiste », la problématique de la libération nationale a eu pour effet pervers de bannir de l’univers mental des élites gouvernantes l’idée de l’Etat de droit, …. Le retour au libéralisme économique n’y a pas changé grand-chose. … Dans les autres pays, le patrimonialisme monarchique n’a eu longtemps que faire de l’idée même de citoyenneté. …

Seul « continent » où le déficit démocratique est généralisé à toutes ses composantes, le monde arabe est donc aussi le seul où l’absence de démocratie se conjugue avec une hégémonie étrangère, le plus souvent indirecte, parfois seulement économique mais s’apparentant d’autres fois, dans les cas les plus extrêmes, celui de la Palestine et maintenant de l’Irak, à un nouveau colonialisme. …

L’islam militant a beau apparaître aujourd’hui prioritairement tourné contre l’Occident, son affirmation a d’abord été une conséquence des impasses internes des Etats. …

Valider la prétention de l’islam politique à représenter une force de changement revient à accepter l’idée que le déficit démocratique sera pérenne et que le rendez-vous de la modernité continuera d’être raté. …
Sur l’islam classique, l’unanimité est vite faite. A l’exception de quelques racistes qui ont mal digéré Voltaire, on ne trouve plus personne de raisonnablement cultivé pour contester que l’islam, en sa première grandeur, pour reprendre l’expression de Maurice Lombard, ait été un des chapitres les plus féconds de l’histoire des civilisations. …

Or cette reconnaissance d’une ancienne gloire a pour effet, … de figer les Arabes dans une image anhistorique. … Car il y a encore quarante ans, non seulement le tableau d’ensemble qu’on pouvait dresser du monde arabe était largement optimiste mais les Arabes apparaissaient comme un mode en mouvement, partie intégrante et parfois dirigeante de la révolution tiers-mondiste. … par l’effet de ce mal endémique de la culture arabe contemporaine qu’est l’absence d’accumulation, la séquence même de la Nahda en vient à être oubliée au motif qu’elle n’aurait pas abouti. …

Renaissance culturelle, la Nahda est simultanément un éveil au nationalisme … S’il est vrai que patriotisme et nationalisme, idées entièrement neuves à l’époque, attestent l’inscription des principaux foyers du monde arabe dans un univers de modernité politique dès le XIXe siècle, il est tout aussi vrai que la modernité de la Nahda ne s’y réduit pas. …

Tant par son contenu que par ses modes d’expression, la Nahda est fille de l’idée de progrès et des lumières européennes. …
La culture arabe – d’abord arabo-ottomane - s’immerge tout entière dans cet immense effort d’adaptation, de traduction, en un mot de modernisation, y compris dans sa dimension religieuse. …
Promesse de progrès et temps du renouveau, la Nahda ne saurait être qu’abusivement enterrée parce que sa dimension nationaliste n’a pas abouti. …

On le voit, il ne s’agit pas nullement d’une impossibilité à être après avoir été. Si le retour des Arabes dans l’histoire universelle a été possible, voici une quarantaine d’années, rein ne devrait empêcher que leur sortie du malheur, le jour où ils cesseront d’être au centre d’un monde de crises, les réconcilie avec l’esprit de synthèse qui a été la marque de leur longue histoire.

Les Arabes seraient-ils au centre du monde ? Par-delà le discours des Arabes sur eux-mêmes, la part qu’ils prennent de l’actualité internationale depuis plus d’un demi-siècle incite à ne pas prendre à la légère une question qui paraît si présomptueuse. …
En plus de la domination coloniale finissante les Arabes sont cueillis à froid par l’installation parmi eux d’un Etat étranger qui se présente comme le relais de l’Occident.

Tel est au fond le sens de la Nakba de Palestine. Tel est, en tous cas, l’effet qu’elle aura. Catastrophe, elle ne l’est pas seulement parce que la défaite de cinq armées arabes, après les combattants palestiniens, devant la Haganah sioniste rebaptisée Tsahal est ressentie comme une humiliation – les Arabes ne savent pas alors que la Haganah était supérieure en effectifs et, bien sûr, en équipement à leur troupes réunies. Ni parce qu’en évidant la Palestine de son arabité, et de sa population transformée en réfugiés, elle rompt la continuité humaine, politique et culturelle du Machrek. Catastrophe, elle l’est surtout parce qu’elle signifie aux Arabes, en tous cas ceux du Machrek, que la domination étrangère … reste à demeure chez eux et que face à cette menace, ils restent démunis comme ils l’avaient été au sortir de la Grande Guerre. …

Devant le malheur arabe, il y a d’abord ceux qui désespèrent. Qui pensent que les Arabes sont si profondément installés dans l’impasse qu’ils ne sont pas susceptibles d’en sortir et qui, par là, aggravent l’impasse. C’est le versant extrême du modernisme ; … Dans cette optique, la régression s’est tant généralisée qu’elle condamne rétrospectivement l’idée même de renaissance. … Certains de ces déçus vont même jusqu’à intérioriser les schèmes culturalistes qui fondent la domination impériale. La variante la plus « volontariste » reprend, à la suite des néonconservateurs américains, que le changement et la démocratie ne peuvent être apportés que par cette domination, sans se rendre compte qu’on ne réussirait par là qu’à aggraver les frustrations, à entretenir la victimisation et la culture de la mort et, par là, à pérenniser le malheur arabe. …

L’islamisation de la lutte contre Israël ne suffit pas pour expliquer l’ampleur qu’a prise la culture de la mort, ni le nivellement entre chiites et sunnites. Pour cela, il faut en plus de la réalité de terrain, l’image qu’en colportent les médias, là encore surtout Al-Jazira, et qu’ils colorent de leur discours du plus large dénominateur commun, à savoir un mélange de nationalisme arabe et de nationalisme islamique. Et cela, déjà avant le 11 Septembre. C’est dire si, par l’apologie des moyens comme par la justification de la fin et le truchement de la victimisation, l’opinion publique arabe a été préparée à accepter la thématique de la guerre des civilisations.

Et pourtant, il faudrait pouvoir continuer à refuser Huntington et à se rappeler Lévi-Strauss … : à savoir que la « civilisation » n’est pas un grade et qu’il n’y a pas de hiérarchies « naturelles » à poser de ce point de vue, mais aussi que l’humanité est une dès lors qu’elle repose sur un fond anthropologique commun. …

La nécessaire remise en question ne concerne donc pas seulement l’Occident. Du côté arabe, en particulier, un effort remarquable est requis pour mettre fin aux ambiguïtés qui encouragent une logique culturaliste d’affrontement. …

Mais au-delà des effets de la confrontation et de ses moyens, le rejet de la guerre des civilisations exige, du côté arabe, de délaisser l’arabocentrisme – ou l’islamocentrisme – négatif qui ne perçoit plus l’histoire du monde que comme une menace permanente contre soi. …
Envisager dans l’immédiat la fin de la chaîne du malheur serait sans doute trop ambitieux. Le mal-développement arabe s’est trop aggravé pour qu’on puisse demander le bonheur tout de suite. Et la persistance de l’hégémonie occidentale, aggravée par l’occupation américaine en Irak et par la suprématie toujours plus grande d’Israël, ne permet pas de postuler un réveil arabe rapide. Mais rien, ni la domination étrangère, ni les vices de structure des économies, encore moins l’héritage de la culture arabe, n’empêche de rechercher, malgré les pires conditions du présent, la possibilité d’un équilibre.

Pour y parvenir, bien des conditions sont nécessaires et toutes ne dépendent pas des Arabes. Mais, à défaut de les réunir toutes, il est encore possible de forcer le destin en commençant par celle qui est la plus urgente et sans laquelle il n’est point de salut : que les Arabes abandonnent le fantasme d’un passé inégalable pour voir enfin en face leur histoire réelle. En attendant de lui être fidèles.


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