Middle East Watch
La revue de presse alternative pour un Moyen Orient libre

avril 2017


Le monde arabe défie le mur de la peur

Le Monde

30 janvier 2011,


Un mur s’écroule sur l’autre rive de la Méditerranée. Une muraille invisible mais omniprésente qui a constitué pendant des décennies le principal ressort de régimes à la légitimité chancelante. Ce mur est celui de la peur. La peur d’un arbitraire systématique, à tous les échelons régaliens, à commencer par ceux de la police et de la justice, auxiliaires zélées prêtes à broyer entre leurs meules ceux qui osent revendiquer leurs droits.

La peur ensuite d’une violence d’Etat laissée à la discrétion d’un cercle restreint mais omnipotent et assuré de son impunité. La peur aussi, paradoxale, d’une béance trop brutale du pouvoir, de l’absence d’une alternative politique faisant des régimes en place les pires des systèmes à l’exclusion de tous les autres.

Cette muraille a cédé tout d’abord en Tunisie sous les coups de boutoir d’un peuple trop longtemps humilié et soudainement déterminé à ne plus accepter le sort qui lui était réservé. Elle a rompu vendredi 28 janvier dans les rues du Caire, d’Alexandrie et de Suez, démontrant une fois pour toutes que le peuple égyptien n’était pas condamné à la passivité qui lui était si souvent prêtée.

Quatre jours de manifestations, organisées à la va-vite par une poignée d’opposants électrisés par le précédent tunisien, ont suffi pour ouvrir une crise sans pareille à la tête du géant arabe devenu, au fil des mandats présidentiels accumulés par Hosni Moubarak, l’un des "hommes malades" du Proche-Orient.

Parce que c’est d’Egypte, avant qu’elle ne soit saisie d’engourdissement, qu’est longtemps partie la voix des Arabes, le tremblement de terre qui secoue les deux rives du Nil dépasse encore plus ses frontières que la révolution de Tunis. A tel point qu’on peut assurer sans trop craindre de se tromper que la peur a, d’ores et déjà, changé de camp.

Elle taraude désormais les Etats qui ont trop longtemps dupé et piétiné leur peuple, masquant sous des slogans dirigés vers de commodes ennemis extérieurs l’obsession de la conservation du pouvoir à tout prix. Ce sont ces régimes, à l’est comme à l’ouest du Caire, qui peuvent s’inquiéter aujourd’hui de leur pérennité et de l’impossible équation qui consiste à promettre la réforme après des décennies de verrouillage systématique, souvent justifié par l’argument selon lequel le plus petit relâchement serait l’assurance du chaos.

Deux pays arabes ont déjà prouvé l’absurdité de la stratégie de la peur. Cette dernière n’a pu empêcher deux révolutions. Les démocraties occidentales ont beau garder un souvenir cuisant du basculement iranien, qui transforma en 1979 un allié en ennemi, elles doivent reconnaître qu’il ne sert plus à rien de couvrir les turpitudes de ces régimes qui s’avèrent incapables, au final, d’empêcher l’histoire de s’écrire.

En quelques heures, vendredi 28 janvier, des Egyptiens ont répondu par la négative à la question d’une exception tunisienne. Il est désormais plausible qu’ils ne seront pas les seuls.


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